Une société de communication? , Erik Neveu

Cet ouvrage interroge la signification générale du terme "communication". Il s’agit donc d’un ouvrage d’introduction, ou pour prendre le vocabulaire antique, d’une propédeutique. Ce n’est toutefois pas une simple présentation des différentes théories de la communication, mais un discours qui prend pour support les diverses théories contemporaines.

Tout d’abord le vocable "communication" émane de plusieurs champs différents :

- l’informatique

- les réseaux physiques de communication (telecom)

- les media

- la communication publique comme promotion d’une image et optimisation de l’efficacité d’un discours

Neveu reprend la pensée d’Habermas, qui place la communication au coeur du processus démocratique. Au delà des distinctions juridiques ordinaires, c’est la communication sociale qui définit une démocratie.

Histoire de la communication

Pour expliquer l’origine de la "société de communication", il entreprend de décrire l’histoire du concept de communication. Il reprend le terme nietzschéen de "généalogie". Pour cet auteur, les concepts sont donc des produits historiques. Pour Neveu, l’histoire de la communication commence … lorsqu’on a commencé à échaffauder des théories de la communication. La situation actuelle complexe des sciences de la communication, aux démarches souvent inconciliables, fait de ces théories un "bric à brac" (p.40), difficile à rationaliser. Mais l’auteur choisit de s’arrêter aux théories qui produisent des effets sociaux.

Le premier jalon de cette histoire est l’école de Francfort. Habermas pense que l’ "espace public", condition nécessaire de l’usage du pouvoir démocratique, est parfois dévoyé. Marcuse insiste lui aussi sur le fait que la massification de la communication dissipe toutes les contestations et discours contraires au discours dominant. Tchakhotine s’attarde sur le viol des foules qu’opère la communication dans les régimes totalitaires.

Norbert Wiener s’interroge moins sur les effets de la communication que sur la nature même de celle-ci. La cybernétique fait de la communication son concept clé. Tout est communication, des échanges cellulaires au discours politique, en passant par les circuits imprimés. La cybernétique rétablit ou optimise les processus de communications. Elle est donc une description (une science), mais aussi un remède (une éthique). Si Wiener est connu, selon Neveu et Breton, c’est parce qu’il est arrivé au bon moment, et moins pour la cohérence et la profondeur de son discours.

Pour Neveu, ce sont ces théories qui ont généré, en retour la société de communication. Ou comment les utopies ont créé ce qu’elles prédisaient. L’essor économique a permis que les personnes soient réceptives, et demandeuses, de massification de la communication, comme de la consommation.

Le discours sur la société de communication est causé par le discours sur les fins du politique, des conflits sociaux ou de classe. Est nourri l’espoir d’une classe moyenne homogène. Le pouvoir ne réside donc pas dans le résultat d’un rapport de force, mais dans un rapport de séduction. Des visions diamétralement opposées naissent de cette vision : les media sont libérateurs, ou alors ils constituent un outil d’aliénation. Les entreprises, à la suite des Etats, développent des départements "public relations", ainsi que de l’ "human engineering".

En retour, les analyses se déplacent sur le front de la consommation, puisque les entreprises ont adopté des stratégies de communication. Les situationnistes ou Marcus remettent en doute cette nouvelle formulation du capitalisme. Pour Debord, l’éloge de la consommation aboutit à une "société du spectacle", où tous les actes sont codifiés par les media, qui donnent un modèle de comportement difficilement dépassable.

L’école de Palo-Alto aborde les processus de communication dans l’idée de la psychothérapie. Le but de la psychothérapie est de rétablir l’individu dans des schèmes de communication plus "normaux".

C’est cette génèse théorique qui a fait émerger, dans les années 80, une conscience technocratique de la nécessité de développer les réseaux de communication. Selon Neveu, c’est à ce moment qu’a eu lieu un débat public autour de la société de communication.

Le mythe de la "société de communication".

"L’annonciation de la sociéte de communication s’articule autour de cinq promesses : abondance, démocratisation, autonomie des individus, mondialisation, contraction de l’espace-temps"." p.51

La société de communication repose sur l’abondance des supports, et pour chaque support, du nombre de canaux. Ce mouvement de démultiplication s’accompagne d’une démocratisation de l’accès aux biens culturels (télévision, radio, internet), ainsi qu’à l’information (internet principalement).

Selon l’auteur, ceci conduit à l’élaboration d’une démocratie participative. A l’évidence, ce mouvement ne s’est pas véritablement opéré, quoique la technologie soit mûre.

En revanche, la multiplication des sondages et surtout, leur prise en compte, montre que les partis se doivent de "coller" le plus possible à l’opinion. En même temps, les citoyens sont plus autonomes.

L’interactivité est renforcée, non pas simplement dans la sphère électronique, mais également dans les rapports de travail. La dimension du projet, par exemple, suppose un management participatif (ce qui ne suppose pas pour autant l’abandon des rapports hiérarchiques).

L’utilisation d’outils conviviaux (terme d’Ivan Illitch), permet aussi un réel affranchissement (pour Illitch, les outils les plus conviviaux ne sont pas nécessairement les outils les plus récents ou les plus perfectionnés). La voiture est non-conviviale, par exemple, car elle suppose un coût financier et social qui la rend asservissante.

La société de communication suppose également plus de transparence. Par exemple, les administrations publiques ont été mise en demeure, à la fois par des lois et par l’opinion publique, de rendre des comptes, notamment sur la question budgétaire. En outre, l’informatisation a permis l’accès à des informations à plus grande échelle que ne le permettaient les archives "manuelles".

Le mythe de société de communication comporte une prophétie : celle de la mondialisation, théorisée par Mac Luhan sous la forme du "village global". Outre l’internationalisation en matière économique, la culture est mondialisée. Si le mouvement des images et des idées s’accélère, que le monde semble se rétrécir, il laisse de côté bien des villages, réels ceux-là.

Si les théories de la communication étaient souvent en désaccord, le discours actuel sur la société de communication est lui relativement uniforme, selon l’auteur. Il se serait imposé au détriment d’autres discours. Les discours politiques sur la société ne sont par contre le mouvement instauré par la société de communication, ils illustrent seulement des dysfonctionnements de ce discours. A l’instar des critiques des théories de l’inconscient, les critiques de la société de communication ne s’expriment que dans le langage de la communication. Si vous refusez le postulat de l’inconscient psychique, c’est que vous êtes dans le refoulement. Roland Barthes note ainsi que c’est le propre du mythe que de se vouloir dépolitisé, ainsi que de refuser de s’inscrire dans l’histoire.

Neveu s’applique ensuite à constater que le mythe est évidemment éloigné de la réalité. Les critiques de ce mythe ne font pas nécessairement partie de la contre-culture (ex : Brazil). La transparence tant vantée aboutit à une surveillance à tout crin. L’Etat est transparent, mais si complexe qu’on si perd. La transparence de l’information en temps réel relève souvent, si ce n’est de la mise en scène, du moins d’une sélection motivée. La mondialisation peut se lire à l’aune du concept d’impérialisme, qui ne servivrait pas dans la confrontation de plusieurs empires mais dans l’hégémonie d’un seul.

Le mythe s’accompagne de contre mythes. Le premier relève de 1984, le second de l’Empire, le troisième du spectacle.

La société de communication n’est pas apolitique. Elle supporte le libéralisme politique, au sens d’individualisme. La société de communication offre le cadre le plus libre aux activités qui suppose la jouissance individuelle. On cherche à éviter le conflit, comme une vieille réminiscence de la société de classes.

Les déterminants sociaux du mythe.

Quelles sont les causes du mythes ?

Les NTIC sont la première cause du mythe. Ces outils ont en effet permis de changer la façon de travailler. Elles ont permis de réduire le nombre de postes afférant au traitement des données, mais aussi de redéfinir les postes de travail. On est plus raremnt opérateur de saisie. Tout le monde est affecté au traitement et à l’informatisation des données. L’informatisation des sociétés devient alors une cause de la performance des entreprises. Elle permet de surveiller les salariés comme les clients dans une perspective "panoptique", pour reprendre le vocable de Bentham. En outre, il est nécessaire de maîtriser les usages des technologies  sans quoi on s’exclut. Sans même penser à une perspective économique, que signifie vivre sans téléphone mobile actuellement ?

L’adoption du discours en est une autre cause. Celle-ci s’est produite au niveau de la communication locale. A la suite de la décentralisation, les maires se sont retrouvés dans une position d’autonomie vis-à-vis de la politique sociale mais aussi par rapport à la politique économique à mener. Au niveau individuel, les hommes politiques ont dû également proposer des stratégies de communication, en usant de tous les outils disponibles. Ou comment l’image n’est plus structurée par le discours mais par son énonciation. On critique les media, mais ils ne sont pas les seuls responsables de cette situation : le recrutement politique y est pour quelque chose. Les débats se transforment souvent en grand oral (ENA). La professionnalisation de la politique aide à créer une société de communication. L’entreprise a également sa part de responsabilité dans l’adhésion au mythe. Les directions de sociétés s’adjoignent les services de "communicants". La montée du management à la place de l’ingénierie serait ainsi un symptôme d’un renversement des croyances dans l’entreprise. Le dircom occupe une place concurrentielle du chef du personnel.

On pourrait ainsi critiquer la propension de Neveu de faire de la communication un "fait social total capable de donner le sens d’une époque" (p.100)

Il se trouve des commentateurs qui, pour faire bonne figure, se doivent d’écrire un essai sur la communication, ou sur les media. C’est ainsi que la communication devient une grille de lecture du social. L’irruption de l’informatisation, mais aussi la croissance de l’ "ingénierie humaine" a conduit à une redéfinition des métiers.

L’idée est est que l’économie repose à présent plus sur le symbolique que sur la production de biens réels. L’injonction du bien communiquer se retrouve ainsi dans la psychothérapie, mais aussi dans les relations de travail. Les employés, qu’ils soient cadres ou hôtesse de caisse, deviennent ainsi des "montreurs de communication" p.112

Il faut voir que les apôtres de la communication, comme Séguéla, poussent jusqu’à la caricature l’idée que l’usage des "experts" en communication est indispensable. Le marché de la communication est ainsi créé par les prestataires. On peut comparer cette situation aux nouveautés dans le secteur de l’informatique, forcément pourvoyeuses d’améliorations.

L’interrogation se fait alors éthique : tout cela, n’est-ce que de la manipulation ? Non. Première raison : les communicants sont souvent d’anciens militants : ne leur reste-t-il pas un peu d’idéaux ? Deuxième raison : on ne peut exercer de pouvoir total.  Les personnes en charge de la communication doivent se plier aux besoins sociaux, et ne peuvent les générer ex nihilo. Au pire, peuvent ils les infléchir en plus ou en moins.

Ainsi, le discours médiatique sur le prolétariat a dévalorisé un certain mode de vie, fait de franchise, d’affirmation de la force. Il s’agit d’un discours politique, bien qu’il se prétende dépolitisé.

Une illusion bien fondée.

En quoi l’histoire peut-elle expliquer la si grande réussite du mythe de la société de communication ?

La première cause du développement du mythe est la division sociale du travail (Durkheim). Pour Durkheim, nous sommes dans une société qui privilégie la solidarité orgranique. Nous ne sommes plus liés par un effort ou des valeurs communes. C’est l’ensemble des individualismes qui constitue la société. Or dans ce type de société, plus que dans tout autre, il est nécessaire de se coordonner.

L’Etat est ce qui assure la cohésion par la communication. C’est pourquoi il contrôle la sphère du symbolique, par des lois, mais aussi en n’hésitant pas à communiquer lui-même. L’Etat contrôle la statistique, la langue, la violence, les réseaux de communication.

Dans une démocratie, la publicité, à l’inverse du secret, régit la vie politique. Les décisions, pour être le fruit d’une concertation, doivent être communiquées aux différents agents. L’Etat doit faire montre de pédagogie, ce que montre la prolifération des "public relations" au sein de l’administration britannique dès le début du XXème siècle.

L’origine de la préoccupation écologique (2)

Comme nous l’avons vu, on peut considérer l’écologie dans une perspective utilitaire. Si maximiser la somme de bien être des êtres humains est l’hypothèse morale que nous choisissons, quelles en sont les conséquences ?

On pourrait conclure très rapidement, sans doute trop rapidement, à ce qu’il faille jouir immodérément des ressources naturelles qui nous sont allouées. N’est-ce pas le moyen de maximiser le bonheur ? Les constructeurs automobiles vendent ainsi leurs modèles les plus dispendieux en vantant un plaisir de conduite, sans considération des répercutions environnementales. Ce serait là un hédonisme bien idiot que celui qui consiste à dépenser le plus de ressources naturelles. Une première objection consiste à dire que tous les plaisirs ne se valent pas. Une deuxième, plus puissante, consiste à montrer qu’un calcul utilitariste doit prendre en compte les occasions futures de se procurer du bien être. Aussi tout au moins devrait-il tendre à la plus grande efficacité rendement énergétique/plaisir, afin de renouveler les occasions de se faire plaisir.

Enfin, on peut évoquer l’idée communément répandue que si chacun agissait ainsi, on ne pourrait pas agir ainsi. Si chacun posait comme maxime de son comportement de jouir le plus possible (fût-ce avec une efficacité maximale), on ne pourrait pas atteindre une efficacité maximale. D’un point de vue individuel, nos retombées sur l’environnement sont somme toute négligeable. C’est sans doute pour cela que l’impact des activités humaines sur l’environnement n’a été véritablement perçu qu’à compter des années 70 (atteignant une visibilité politique avec la candidature de René Dumont à l’élection présidentielle). Rendons grâce à Kant d’avoir développé l’idée d’impératif catégorique :

Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle.

Fondements de la métaphysique des moeurs, II.

On ne peut pas poser comme loi universelle de la nature que nous devions jouir le plus possible des ressources naturelles, car cela entrerait en conflit avec la possibilité même d’en profiter. Autrement dit, "après moi, le déluge" n’est pas un comportement universalisable. Pour la bonne raison qu’il faudrait plusieurs terres pour satisfaire un tel comportement. Nous ne sommes y pas tout à fait cohérent avec la théorie kantienne, qui ne s’attachent pas aux conséquences, mais aux intentions qui président aux actions. En tant que telle, l’intention de profiter de la nature le plus possible peut être universalisée sans contradiction. Le problème réside dans les conséquences d’un tel comportement.

Sur quoi repose l’utilité d’un comportement portant sur l’environnement ? En quoi consiste-t-il ? Le bien être pourrait être décliné en plusieurs composantes hiérarchisées :

- l’existence : le fait d’être suffit-il au bien être ? Certes, pas dans le sens habituel du terme "bien-être". Cependant, en comparant le fait d’être n’est-il pas plus enviable que le fait de ne pas être ? Ou cette dernière question est-elle absurde ? Si on postule que le fait d’être est préférable au fait de ne pas être (mais est-ce un fait?), alors il est nécessaire de ménager l’usage que l’on fait des ressources,  afin qu ‘un maximum de personnes puissent en profiter

- la santé. Je ne prétends pas révolutionner la théorie utilitariste, ou nos opinions fermement établies, en montrant que l’utilisation que nous faisons de l’environnement doit prendre en compte les répercussions sur la santé. Toute utilisation des ressources doit prendre en compte la nocivité de l’activité.

- le confort matériel. Plus que le bien être économique, aisément quantifiable mais qui ne reflète pas nécessairement le bien être, l’idée de confort matériel se rapproche plus de l’idée de bien être.  Par confort matériel, je n’entends pas tous les accessoires indispensables à notre modernité. Il s’agit de choses aussi élémentaires telles que d’avoir un toit sur la tête.

- favoriser l’activité humaine. L’activité humaine, c’est le travail, dans toutes les acceptions du terme, que ce soit le travail intellectuel, l’activité sportive, sous certaines modalités le travail salarié. Dans une certaine mesure,même la simple besogne satisfait au caractère d’activité humaine, du moins tant qu’elle ne devient pas une préoccupation de tous les instants.

Il est sans doute possible d’inventer d’autres critères pour mesurer l’utilité d’une activité au regard de son impact sur l’environnement. La difficulté est d’articuler les critères, même s’ils sont hiérarchisés. Par exemple, si une activité occasionne un énorme impact sur le bien être matériel, et exerce un impact minime, mais pas inexistant, sur la santé, doit-elle être mise en oeuvre ?

L’origine de la préoccupation écologique.

Le souci écologique est à présent unanimement manifesté par les élus et décideurs de toutes sortes. Il est le lot commun des plans de communication, la tarte à la crème de l’image institutionnelle que se doivent de développer les entreprises, mais aussi les institutions. Les associations telles que Greenpeace dénonce le greenwashing dont certaines marques se font les apôtres. Le greenwashing lave plus vert que vert.

C’est en matière environnementale, le dévoiement des termes de "propre" "écologique", etc. L’usage de l’expression "développement durable" est encore plus sujette à caution où l’idée de développement durable peut être sujette à toutes les distorsions. En revanche, l’idée de propreté est peut être plus claire. Une activité ne modifiant pas de façon durable l’environnement pourrait être qualifiée de propre. Évidemment, pour être complète, une telle définition supposerait la définition d’ "environnement" et de "durable".

Si les média, les associations ou les élus interrogent l’usage parfois trop large du lexique "vert", ils ne remettent pas en question le souci écologique. Pourquoi prendre soin de l’environnement ? Dans quelle perspective ?

Différentes options peuvent être adoptées. Tout d’abord, il s’agit de prendre une option éthique, un postulat à partir duquel on peut appréhender la relation qu’entretiennent les hommes avec leur environnement.

Une première façon de considérer le rapport à l’environnement consiste,paradoxalement, à réfuter la notion même d’environnement. Nous ne sommes pas séparés du monde, mais une partie du monde. Cette théorie est appelée "holiste" par les anglo-saxons. L’hypothèse "gaïa", ou l’idée selon laquelle il existe un équilibre naturel qu’il est nécessaire de préserver, est au principe de cette première interprétation moderne de l’écologie politique.  Pour la deep ecology (autre nom de cette théorie), ce qui est valable, ce qui a une valeur morale, c’est l’équilibre de l’écosystème. C’est même ce qui doit valoir en premier, par dessus toutes les autres considérations. Autrement dit, l’équilibre écologique, préalable à toute intervention de l’homme, doit être recherché. Pourquoi l’équilibre, la non-perturbation doit-elle être souhaitée ? Ce ne peut être pour l’agrément esthétique, ni pour l’efficacité de l’écosystème dans la régulation des dynamiques de population. Ce ne sont là que des arguments dérivés. L’équilibre écologique en tant que tel est la première valeur morale. La difficulté de l’argumentaire ne réside pas dans l’enchaînement des raisons, relativement simple. Le postulat de départ contrevient à nos intuitions en matière de morale.

Il paraît plus facile de convoquer un raisonnement de type utilitariste. On doit tenter de maximiser l’utilité dérivée de nos actions. L’utilité, c’est le bien provoqué par les actions que nous accomplissons. Tout d’abord, qu’est-ce que le bien pour un utilitariste ? Ce peut être le plaisir (J. Bentham), mais aussi le bonheur (J.S. Mill). Pour un utilitariste,il faudra donc se livrer à un calcul afin de déterminer, pour chacune de nos actions, comment elle pourrait améliorer le bien être global. Dans le cadre de la question écologique, il faudra tout d’abord déterminer si les animaux, les plantes, voire les structures géologiques relèvent de ce calcul. Une première voie consiste à inclure les autres êtres vivants dans le calcul. Cela pose plusieurs problèmes du point de vue du raisonnement à tenir lorsque nous devons prendre une décision responsable. Le bien -être de tous les êtres vivants se vaut-il ? Ou pour prendre un exemple plus parlant, combien de fourmis rouges vaut un grand singe ? Deuxième difficulté : dans quoi réside le bien être animal ? Est-ce dans le simple fait de vivre, ou bien dans le fait de vivre dans des conditions les plus "naturelles" possibles ? Ce point de vue mérite d’être exploré, car il a de fortes implications pour les décisions à prendre. Si le simple fait de vivre suffit au bien être, l’élevage intensif peut être considéré comme bénéfique. Si le fait de vivre dans des conditions naturelles est un impératif, l’utilitarisme rejoint les conclusions de la deep ecology,mais par un autre détour.

L’utilitarisme peut aussi, arbitrairement ou à raison, centrer son raisonnement sur l’être humain et sur les implications de la maximisation du bien être humain dans les rapports qu’il tisse avec son environnement.

La question de la représentation

Les élus nous "représentent" lorsqu’ils siègent dans les nombreuses assemblées qui régissent la vie publique. Or il est légitime d’interroger la portée de ce mandat que nous leur confions. Tout d’abord, qu’est-ce que l’élu peut exiger de ces électeurs ? Tout, en tant que représentant de l’Etat. Rien, en tant que personne. Il est tout entier dans un rapport de séduction avec les citoyens, et est pour ainsi dire piégé, car de sa popularité dépend son élection. Venons-en aux électeurs : que peuvent-ils, et doivent-ils demander de leur élu ? Il convient de s’interroger sur ce qui fonde, en droit, la relation de l’élu à ses électeurs.Intéressons-nous tout d’abord à ce que les électeurs peuvent et doivent demander à leurs élus dans le cadre du contrat qui les lient.

Le système politique français, de même que la plupart des démocraties, est basé sur la démocratie indirecte. Pour l’instant, ne considérons que ce cas de figure. Les décisions sont prises par un ensemble de personnes qui représentent la totalité de la population. Par "représenter", on entend exprimer les souhaits et les propositions des citoyens qu’ils représentent. A savoir : la majorité des personnes ayant participé au vote et ayant exprimé un choix (donc déduction faites des abstentionnistes). Cela ne constitue pas nécessairement la majorité de la population, mais on peut considérer que grossièrement, l’élection représente les propositions et les attentes des citoyens. La question est de savoir comment on peut passer des requisits individuels (à savoir ceux des citoyens) à l’application du programme d’un parti (la logique de parti étant particulièrement forte en France, le gouvernement de coalition étant redouté, et sa possibilité est mise en échec par l’organisation politique de la France).

L’élection doit-elle se faire le relais des préoccupations et des demandes des citoyens ? Cette question est en apparence provocatrice. Prenons l’exemple de la réforme des retraites, qui a en son temps mis en échec le gouvernement Juppé. C’est une idée communément répandue, dans tout le spectre politique, que les problèmes de financement doivent être pris à bras le corps. Quelle que soit le point de vue où on se situe, il faut colmater les fonds des caisses de retraite. A terme, l’allongement des durées de cotisation est inéluctable, si l’on souhaite conserver un système de traite par répartition. Or, la majorité des Français aimerait profiter d’un retraite le plus tôt possible (à l’exception de certaines catégories de population). Au sein de cette majorité, beaucoup sont issus des générations du baby boom, qui ne tarderont pas à profiter de leur retraite. Il s’agit donc d’une question où les intérêts particuliers s’opposent fortement à l’intérêt général. Je ne parle pas de cette question parce qu’elle n’est pas consensuelle, mais parce que dans ce cas, l’intérêt général va dans le sens contraire de la somme des intérêts particuliers majoritaires. Dans ce cas, il semble que les élus doivent se rendre impopulaires. S’ils souhaitent faire une réforme "de gauche" en égalisant les pensions de retraite ou une réforme de "droite" en allongeant la durée de cotisation, ils se heurtent à la majorité. L’intérêt général diffère, et parfois même s’opposent à la somme des intérêts particuliers (qu’on pourrait qualifier d’intérêt "majoritaire). Si du moins on conserve l’hypothèse que l’intérêt général réside dans la préservation de notre régime de retraite par répartition, non pas à tout prix mais dans l’idée qu’il y a là un système juste. Pourquoi avoir pris cet exemple ? Parce qu’il touche au coeur de la vie des individus, et à nos propensions égoïstes : il est plus aisé pour chacun de se prononcer en faveur du bien commun lorsqu’il s’agit de questions consensuelles telles que "voudriez-vous donner plus d’argent pour améliorer le fonctionnement des hôpitaux?". Pour cette dernière question, l’attachement individuel à l’institution rend probable un plébiscite (l’intérêt général recouvre l’intérêt majoritaire). Sur la question des retraites, y’aurait-il une conscience de l’intérêt général qu’elle serait reléguée au second plan par des questions individuelles.

Si les élus doivent s’intéresser à l’intérêt général, ils n’ont donc pas nécessairement à faire cas de la somme des opinions majoritaires. Pour autant, souvent, l’intérêt majoritaire exprime l’intérêt général. Il serait malvenu de ne pas savoir écouter les demandes des électeurs et citoyens. Lorsqu’il s’agit de supprimer une loi obsolète (utile au vu de la profusion juridique du droit français !), d’inventer un cadre légal pour un nouveau problème (ex. les lois de bioéthique), l’intérêt majoritaire est souvent proche de l’intérêt général. Autrement dit, l’élu doit-il toujours examiner, au regard de ce qu’il comprend comme l’intérêt général, les propositions faites par les citoyens ? Pour cela, il faut déterminer si l’on peut savoir où réside l’intérêt général. En quoi l’élection valide-t-elle une expertise ? La notion de notabilité, et le régime électoraliste paternaliste qui sévissait jusqu’à récemment (et qui existe encore dans les circonscriptions rurales), semblent valider le statut d’expert. Mais à l’heure des réseaux, il paraît difficile de créditer les élus d’une connaissance approfondie de tous les problèmes sur lesquels ils ont à légiférer. En toute bonne foi, ils ne saisissent pas nécessairement les ressors du bien commun, du moins pas mieux que certaines personnes ou associations. Cela veut-il dire qu’ils doivent prendre conseil auprès d’experts ? Il y a là un pas à franchir, par ailleurs aisément franchi par les pratiques de lobbying d’experts autoproclamés, ou désignés par les parties prenantes (cf. les fameuses marges arrière des supermarchés, qui ont été supprimées au profit … des distributeurs !). La complexité des conséquences apportées par la loi n’est donc pas, a fortiori, appréhendable par la majorité des citoyens.

C’est ainsi que l’idée de la "pédagogie" à employer, surtout lorsqu’il s’agit de décisions douloureuses, s’est peu à peu répandue, jusqu’à imprégner le discours médiatiques des élus. Il serait pertinent d’user de celle-ci, non pas en aval de la loi, ce qui peut donner la désagréable sensation d’avaler des couleuvres, mais plutôt en amont. Je pense que c’est ici que réside la possibilité d’un véritable mandat à confier aux élus. Autrement dit, une proposition émise par la majorité de la population ne peut être valable que dès lors que celle-ci a été discuté, a fait l’objet de débats à l’intérieur de la population. Il ne s’agit pas non plus de sonder l’opinion par l’annonce délibérée d’une mesure inscrite à l’agenda parlementaire, comme on a pu le voir récemment, mais de poser les conditions d’un débat. Je doute en effet que le temps de la campagne soit suffisant à l’établissement d’un véritable relais entre citoyens et élus. Autrement dit, il serait peut être souhaitable qu’un dispositif formel soit mis en place. Nous tenterons de trouver comment les demandes des citoyens peuvent s’articuler avec le processus législatif.